Aux noix

Acest text este traducerea in franceza a articolului Scobitul nucilor.
Ce texte est la traduction en français de l’article Scobitul nucilor.

Dans la Vallée d’Etienne, pour arriver chez l’oncle Ion, il faut franchir le pont par un chemin étroit qui longe le ruisseau. Le pont n’en est pas vraiment un, c’est juste une petite côte, mais, je ne sais pourquoi, tout le monde l’appelle le pont. Au bord du chemin menant au pont il y a une croix. Et mon cousin Mitica surveille attentivement cette croix car c’est là qu’il y cache ses cigarettes, dans la toiture.

Après avoir dépassé le pont, on arrive chez le Vieux Neagu, chez qui il y a du bon foin et plusieurs ormes ; puis plus loin, à gauche, en franchissant le ruisseau, on arrive sur la colline que l’on nomme ici Le Calintir. Nous savons que nous avons le droit d’amener les animaux jusqu’au sommet de Calintir. De l’autre côté du sommet on redescend sur le terrain du Gostat et mon cousin a peur de se faire confisquer ses animaux par le Gostat si jamais on nous y trouve et donc on n’y va pas.

A gauche, en grimpant la colline Calintir, on trouve une forêt au bord de laquelle on voit très souvent des cerfs et des chamois. Ils sortent de la forêt, observent les alentours et au moindre mouvement suspect disparaissent d’un bond. Tout près de la forêt il y a des cornouillers, des arbres aux baies rouges et astringentes ; le bois de cornouiller est élastique et très dur. Il est excellent pour fabriquer des manches de fouet.  Avec ce bois dur nous faisions des tiges avec lesquelles on joue à un jeu que nous appelions „vrouse”. Quand il se met à pleuvoir, on prend un peu de terre, de la quantité d’une noix, on la malaxe et on en fait une bille que l’on place au bout d’une tige en bois de cornouiller. La terre pressée doit être ferme et celle qui est la meilleure est l’argile de couleur bleuâtre que l’on trouve dans le ruisseau. Puis on lance cette boule en brandissant la tige. Si on ajoute à cette boule de terre un peu de feuilles de chêne, et la forêt en est pleine, au moment où la bille est lancée, on entend résonner le bruit qui donne son nom à ce jeu.

Pour la „vrouse” on peut aussi utiliser les tiges de noisetier. Des noisetiers il y en a plein sur le côté droit de Calintir ; ils forment une vraie forêt. Les noisettes d’ici, en août, on les écrase avec les dents (et on le regrettera plus tard…). Au-delà de la forêt de noisetiers, à droite, tout près d’une autre colline que l’on appelle Bârza, au-delà de laquelle il y a le village de Bozioru, on trouve plein de noyers. Après la fête de „Sainte Marie”, on écrase les noix en deux, on dit „creuser”. Elles sont fraiches et ont un très bon goût, mais leur seul inconvénient est la teinte marron qu’elles laissent sur les paumes des „briseurs” de noix, et c’est en général la paume gauche avec laquelle on tient la noix qui se colore. Cette couleur est tenace et ne disparait des mains qu’après plusieurs bonnes semaines. De retour en ville, les camarades de classe seront étonnés de voir mes paumes teintées en brun, presque noires.

Nous décidons avec Mitica d’aller aujourd’hui vers les noyers ; nous avons chacun un couteau et un sac dans lequel on mettra toutes les noix qu’on n’arrivera plus à manger. L’avantage d’aller vers les noyers de Calintir est que, tout près, en contrebas, il y a de très grands argousiers. L’idée de Mitica, très ingénieuse, comme on va le voir, et dont je suis un adepte enthousiaste, est de rester dans les noyers pour casser les noix, en laissant nos bêtes paître au milieu des argousiers et de les surveiller du haut des arbres. De façon équitable, Mitica propose que nous partagions après tirage au sort les tâches : l’un doit surveiller les trois vaches tandis que l’autre s’occupera de la quinzaine de moutons.

Notre activité de „casseurs de noix” se déroule très bien et, à ma grande surprise, la surveillance des animaux à distance ne demande aucun effort .. « comme c’est facile de surveiller des animaux…. ». Il fait très chaud aujourd’hui, mais à l’ombre épaisse des noyers on se sent tellement bien. L’argousier est tellement haut qu’on voit à peine les vaches, quant aux moutons n’en parlons pas. On n’entend presque plus les cloches des animaux.

Mais la surprise arrive le soir lorsque nous descendons des arbres, après avoir en plus sculpté des pipes en bois de noyer (il ne nous manque plus que d’un peu de tabac, de feuilles de maïs et d’allumettes), le ventre plein de noix, les paumes toutes noires avec des réserves pour plus tard : les moutons et les vaches ont disparu.  Après réflexion je me rends compte en effet que je n’ai plus entendu les cloches tinter depuis un bon moment, sans doute à cause de tous ces grands argousiers…. On décide d’aller chercher les animaux dans les argousiers. Pour Mitica c’est un peu dur de s’enfoncer dans les ronces sans sa chemise, il n’en a pas car il faisait très chaud aujourd’hui. On y va quand même mais on ne trouve rien, sinon quelques chemins taillés par les animaux dans les argousiers, quelques traces de sabots, et un peu de laine accrochée aux ronces, là où sont passés les moutons.

Le soir arrive….On se prépare à rentrer, inquiets, prêts à pleurer, cherchant toujours nos animaux…. Car nous avons peur qu’ils soient allés dans le maïs ou le trèfle.  On dit en effet que les vaches peuvent se gaver de maïs et de trèfle à en mourir. On retourne dans les noisetiers, dans le foin du Vieux Neagu, aux ormes, sur le pont,..mais toujours rien. Mitica décide alors de rentrer  à la maison les chercher ; après tout peut-être sont-ils rentrés tous seuls ?

La surprise est à moitié bonne car les moutons sont là, entassés devant le portail… mais où sont donc passées les vaches ? Nous rentrons les moutons puis nous allons dans la cour, en continuant à espérer : peut-être les vaches sont-elles arrivées, elles aussi, seules, à l’étable qui est juste un peu plus loin. L’oncle Ion, le père de Mitica, nous attend dans la cour : c’est une personne autoritaire dont nous avons peur. Sa femme, Stanca, la mère de Mitica, est tout le contraire, très douce, mais on n’a pas eu de chance de lui demander si elle a vu nos vaches.
L’oncle Ion soupçonne quelque chose : il est surpris qu’on rentre à la maison aussi tard (habituellement nous ne sommes pas si consciencieux).

Mitica lui demande, inquiet, mais avec espoir, tout en restant à distance :

P’pa, as-tu peut être vu les vaches, hein….. ?

La réponse d’Ion est rapide et sèche, signe qu’il vient de comprendre quelque chose…, le surnom affectueux de mon cousin, Mitica,  est remplacé soudain par son prénom qui est écrit sur son acte de naissance :

-Dumitre, … 

Le prénom étant accompagné de références menaçantes aux Dieux, aux saints et autres divinités.. nous recevons l’ordre d’aller chercher les animaux : N’espérez surtout pas rentrer à la maison avant de les avoir retrouvés !

Mais il est tard, il fait nuit noire et on ne voit presque plus rien, il fait froid et nous avons faim et peur. Mon cousin n’a pas de chemise, comme il faisait si beau cet après midi. Nous retournons en grommelant vers le lieu de notre escapade : Mitica dit que tout ça c’est de ma faute, après tout… lui n’était responsable que des moutons et ceux-ci sont, eux, rentrés sains et saufs à la maison. C’est vrai, mais il n’ose pas rentrer tout de même…  car il est certain que son père pense autrement.

Après une promenade inutile, nous décidons d’aller dormir chez la grande mère de Mitica. La mère de sa mère habite quelques centaines de mètres plus haut de sa maison. Elle nous accueille tout de suite et nous met à l’abri en verrouillant la porte. Il nous semble qu’elle aussi a peur d’Ion, et nous sentons tout d’un coup que nous avons en elle une alliée. Nous jeûnons, il est vendredi, nous contentons nous d’une soupe des légumes et allons nous coucher inquiets. Il nous semble que c’est la fin du monde, qu’allons-nous faire demain ?

Nous avons à peine dormi et le jour se lève déjà. Nous voilà partis, espérant un sorte de miracle, et sur le chemin de la maison, que voyons-nous ?  Les vaches sont dans l’étable… Nous sommes sauvés, contents et soulagés mais aussi un peu curieux de savoir ce qui s’est passé…. et surtout furieux après les vaches d’être parties en cachette… Au moins ne sont-elles pas allées vers le Gostat ni dans les champs de maïs.

Et voilà que Mitica jusque-là bien silencieux, devient soudain plein d’entrain :

Rentrons à la maison cousin, allons voir où ils les ont trouvées, nos vaches ; mon père n’est pas là, il est parti de l’autre côté de la colline, à Odaile (l’oncle Ion y travaille jusqu’au soir à la mairie).

Puis nous allons dans la maison, pour manger du lait à la farine, que l’on l’appelle ici colarezi, et nous nous étonnons de notre bonne fortune. On apprendra que le facteur, en rentrant de Bozioru, a trouvé nos vaches près de Bârza, dans le maïs. Il a reconnu les vaches d’Ion et il les lui a amenées. Mais mes autres cousins, Nuta et Dan, se moquent de nous pour avoir perdu les animaux :

-Vous êtes deux et vous n’êtes même pas capables de garder trois vaches !

Mais aujourd’hui ça n’a plus d’importance et c’est une aventure dont on se souviendra avec émotion, mais ça on ne le sait pas encore. Il faudra juste éviter de rencontrer Ion pendant quelques jours. Quelques années auparavant nous avions déjà eu un problème avec un lièvre, Ion nous le rappelle souvent, mais cette fois-là, au moins, mon frère et mon cousin Dan étaient, eux aussi, impliqués : et quand il y a plusieurs coupables, la honte est diluée.

Et maintenant, tous contents, nous faisons de nouveaux plans : aujourd’hui nous irons ailleurs, on n’ira plus casser des noix puisque nous avons nos réserves…. Et si on nous construisait une cabane, un abri de pluie, dans les ormes ? Allons vite chercher une hachette.


Souvenirs

Nous regardons les nuages
Et disons qu’ils ressemblent à un troupeau de moutons.
Nous sursautons de peur quand nous voyons le loup
Dans le livre de zoologie.

D’autres fois la montagne nous manque
Tellement que
Nous voyons l’herbe dense commencer à pousser
Sur les bureaux.

Ce sont des pensées qui continuent à nous arriver
A notre ancienne adresse,
Parce que chacun d’entre nous est
Le berger qui a perdu ses moutons
Dans son subconscient.

Marin Sorescu
(traduction du roumain)

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